22

 

 

Amélia fouillait dans son dressing. C’était le lendemain de l’épisode marécageux, et la nuit venait de tomber. Tout à coup, les cintres ont cessé de glisser sur la tringle, au fin fond du placard.

— J’ai trouvé !

Au ton de sa voix, on aurait pu penser qu’elle avait fait la découverte du siècle.

Assise sur le bord de son lit, j’ai sagement attendu qu’elle émerge de sa caverne d’Ali Baba. J’avais eu dix bonnes heures de sommeil, pris une douche – avec mille précautions –, bénéficié de soins d’urgence et je me sentais cent fois mieux. Amélia rayonnait de bonheur et de fierté. Non seulement Bob, le sorcier mormon, s’était révélé une vraie bombe au lit, mais ils s’étaient levés à temps pour assister à mon enlèvement et avaient eu la brillante idée d’appeler la résidence officielle des vampires au lieu de la police. Je ne lui avais pas encore dit que Quinn et moi avions téléphoné là-bas aussi – d’abord parce que j’ignorais lequel des deux coups de fil avait été le plus efficace, et ensuite parce que ça lui allait bien d’être heureuse.

Au départ, je n’avais pas l’intention de me rendre à la petite sauterie de la reine. Puis, après ma visite à la banque avec maître Cataliades, j’étais rentrée à l’appartement pour continuer à trier les affaires de ma cousine et, en rangeant le café, j’avais entendu un bruit bizarre dans la boîte. Je savais désormais que si je voulais éviter une catastrophe, j’étais obligée d’aller à la Fête du printemps de la reine. J’avais essayé de joindre André au QG des vampires, mais une voix inconnue m’avait dit qu’on ne pouvait pas le déranger. Qui répondait au téléphone, ce jour-là, à votre avis ? Peter Threadgill devait aussi avoir des fidèles au standard...

— C’est exactement ce qu’il vous faut ! s’est exclamée Amélia. Euh... elle est un peu osée. Mais elle a une classe folle. C’était pour un mariage très huppé. J’étais demoiselle d’honneur.

Elle est sortie du dressing, échevelée mais triomphante, et a fait tourner le cintre devant moi, visiblement sûre de produire son petit effet. Il y avait si peu de tissu à suspendre qu’elle avait dû épingler la robe au cintre pour la faire tenir.

— Glups !

La robe en mousseline de soie bleu canard était profondément décolletée, un V plongeant qui descendait pratiquement jusqu’à la taille, et seule une fine bretelle passait derrière le cou.

— C’était le mariage d’une star de cinéma, a ajouté la sorcière, un brin nostalgique (elle semblait avoir gardé de vifs souvenirs de la cérémonie).

La robe étant également dos nu, je me demandais comment les divas hollywoodiennes faisaient pour cacher leurs seins. Avec du Scotch double face ?

— Ce qu’il y a de bien avec cette robe, c’est qu’on n’est pas obligée de porter un soutien-gorge spécial en dessous, a précisé Amélia.

La vérité toute nue : on ne pouvait pas en porter du tout !

— Et j’ai même les chaussures qui vont avec, a déclaré ma voisine avec un sourire ravi. Si vous pouvez rentrer dans un 38, du moins.

— Formidable ! me suis-je écriée, en m’efforçant de mettre autant d’enthousiasme et de reconnaissance que possible dans ma voix. Vous n’auriez pas de talents particuliers pour la coiffure, par hasard ?

Elle a ébouriffé ses cheveux courts.

— Non. Un shampooing, un coup de brosse, et voilà ! Mais je peux appeler Bob, a-t-elle proposé, le regard pétillant. Il est coiffeur.

J’ai essayé de ne pas avoir l’air trop ahurie. Coiffeur ? Dans un funérarium ? J’ai jugé préférable de garder ça pour moi. C’était juste que je n’avais jamais rencontré de coiffeur qui ressemblât, de près ou de loin, à quelqu’un comme Bob.

Deux heures plus tard, j’étais – très peu – habillée, coiffée et maquillée version grand soir.

Bob avait fait du très bon boulot – quoiqu’il m’ait plusieurs fois répété de ne pas bouger d’une façon qui m’avait rendue un peu nerveuse...

Et Quinn était arrivé à l’heure pour m’accompagner. Quand Eric et Rasul m’avaient ramenée chez moi, à près de 2 heures du matin, Quinn s’était contenté de monter dans sa voiture pour rentrer... eh bien, là où il résidait. Il avait quand même pris le temps de déposer un petit baiser sur mon front, au pied des marches, avant que je ne monte l’escalier. Amélia était sortie de son appartement, toute contente de me voir revenir en un seul morceau, et j’avais dû rappeler maître Cataliades, qui se demandait si j’allais bien et voulait aller avec moi à la banque pour régler les affaires de Hadley. Comme j’avais laissé passer l’occasion de m’y faire accompagner par Everett, j’avais accepté, ravie de l’aubaine.

Mais en rentrant de la banque, j’avais trouvé un message de la reine sur le répondeur. Elle m’attendait à la réception qu’elle donnait dans son vieux monastère, le soir même.

— Elle ne veut pas que vous partiez sans que vous vous soyez revues, m’avait rapporté la secrétaire humaine de la reine, avant de m’informer que c’était une soirée habillée.

Quand j’avais compris que j’allais devoir assister à cette réception, prise de panique, j’avais dévalé l’escalier pour aller frapper à la porte d’Amélia.

Mais une panique avait chassé l’autre : ma providentielle robe hollywoodienne m’affolait un peu. Quoique légèrement plus petite qu’Amélia, j’étais plus gâtée qu’elle, question attributs féminins, et cette tenue m’obligeait à me tenir vraiment très droite.

Mon bronzage faisait ressortir mes bandages comme autant d’étranges bracelets. À vrai dire, l’un d’entre eux me gênait particulièrement, et j’avais hâte de l’enlever. Mais ce poignet devrait rester couvert encore un moment, contrairement à ma morsure au bras gauche, que je pouvais maintenant laisser à l’air libre. J’espérais que mon décolleté plongeant distrairait suffisamment l’attention des invités pour qu’ils ne remarquent pas mon visage tuméfié et tout violet d’un côté.

Quant à Quinn, beau comme un astre dans son smoking, il se portait comme un charme. À croire qu’il ne s’était rien passé. Non seulement il bénéficiait de capacités d’auto-guérison accélérée, comme la plupart des changelings, mais un costume masculin permet de cacher bien des choses.

— Ce suspense me tue, a-t-il marmonné en louchant sur mes seins.

— C’est ça ! Mets-moi encore plus mal à l’aise que je ne le suis déjà ! ai-je grommelé. Pour un peu, je retournerais au lit et je dormirais pendant une semaine.

— Une semaine au lit ? Ça me va parfaitement, mais je réduirais considérablement ton temps de sommeil, j’en ai peur, a plaisanté Quinn (mais je suis sûre qu’il le pensait). Au fait, le suspense concernait ta visite à la banque et non ta robe. Pour ça, quant à moi, je suis heureux dans tous les cas de figure : tu restes dedans, parfait ; sinon, c’est encore mieux.

J’ai préféré détourner la tête pour cacher le sourire que je sentais fleurir sur mes lèvres.

— Ma visite à la banque ?

Ce sujet-là me semblait plus sûr que ma robe et mon évidente absence de soutien-gorge.

— Eh bien, il n’y avait pas grand-chose sur le compte de Hadley. Je m’y attendais un peu, d’ailleurs. Hadley et l’argent, ça faisait deux. Hadley et le bon sens en général, ça faisait deux. Mais dans la salle des coffres...

Le coffre de Hadley contenait son acte de naissance, un certificat de publication de bans et un jugement de divorce qui datait de plus de trois ans – ces deux derniers documents portant le nom du même homme, je suis ravie de le dire –, ainsi qu’une copie toute chiffonnée de la notice nécrologique de ma tante. Hadley avait donc appris que sa mère était morte, et ça l’avait touchée au point qu’elle avait conservé la coupure de presse. Elle avait également gardé des photos : ma mère et sa sœur ; ma mère, Jason, Hadley et moi, ma grand-mère avec son mari...

J’avais également trouvé dans le coffre un très joli collier de saphirs et de diamants (un cadeau de la reine, d’après maître Cataliades) et une paire de boucles d’oreilles assorties. Mais le bracelet de la reine n’était pas là. C’était la raison pour laquelle maître Cataliades avait tenu à m’accompagner, je présume : il espérait à moitié récupérer le bracelet. Il avait d’ailleurs donné de manifestes signes d’anxiété lorsque je lui avais tendu la boîte sécurisée pour qu’il en examine le contenu.

— Quand Cataliades m’a ramenée chez Hadley, j’ai fini d’emballer les affaires de la cuisine...

Après lui avoir annoncé ça d’un ton désinvolte, j’ai attendu la réaction de Quinn. Jusqu’alors, je n’avais même pas imaginé qu’un homme puisse sortir avec moi par intérêt. Mais je m’étais juré que dorénavant, en la matière, je ne tiendrais plus jamais rien pour acquis. Cependant, le calme olympien avec lequel Quinn a pris cette information m’a convaincue qu’il ne m’avait pas aidée à faire les cartons la veille parce qu’il cherchait quelque chose de précis.

— Bravo ! a-t-il répondu. Et désolé de ne pas avoir pu venir te donner un coup de main aujourd’hui. Je me suis occupé de liquider le contrat qui liait Jake à Spécial Events. J’ai été obligé d’appeler mes associés pour les mettre au courant. J’ai dû passer un coup de fil à la petite amie de Jake, aussi. Leur relation n’était pas assez sérieuse pour qu’il revienne lui tourner autour, mais sait-on jamais – à supposer qu’elle veuille encore le voir. Elle ne raffole pas vraiment des vampires, et c’est un euphémisme.

Eh bien, on était deux, en ce moment. Je n’avais pas la moindre idée de la raison pour laquelle la reine tenait tellement à ce que j’assiste à sa fameuse réception, mais j’en avais trouvé une bonne pour vouloir y aller. Quinn me souriait. Je lui ai rendu son sourire, en espérant que cette soirée connaîtrait un heureux dénouement.

Pendant le trajet, j’ai bien entamé la conversation avec Quinn trois fois, décidée à tout lui raconter, mais, chaque fois, au moment fatidique, je n’ai pas pu. J’ai préféré tenir ma langue.

— On approche, m’a-t-il annoncé, alors qu’on atteignait l’un des plus vieux quartiers de La Nouvelle-Orléans, le Garden District.

Les élégantes demeures qui défilaient derrière la vitre, nichées au fond de superbes parcs, devaient valoir des dizaines de fois plus que la somme déjà astronomique à laquelle se montait probablement la propriété des Bellefleur. Et c’est au beau milieu de ces somptueuses baraques qu’on a vu se dresser un haut mur qui faisait le tour d’un pâté de maisons tout entier : l’enceinte de l’ancien monastère rénové qui servait de cadre aux réceptions de Sa Majesté.

Il y avait peut-être d’autres accès, à l’arrière du domaine, mais ce soir-là, tous les véhicules convergeaient vers le portail principal, lequel avait été placé sous très haute surveillance. Sophie-Anne Leclerq était-elle paranoïaque ? Ou était-ce seulement le fait d’une femme avisée ? À moins qu’elle ne se sente tout simplement mal-aimée (et donc en danger) dans sa ville d’adoption... Je ne doutais pas que la reine ait également pris toutes les mesures de protection habituelles : caméras vidéo, détecteurs de mouvement à infrarouge, barbelés, et peut-être même chiens de garde. Si l’élite des vampires daignait, à l’occasion, frayer, le temps d’une réception, avec l’élite des humains, cette nuit-là, la soirée était strictement réservée aux Cess et aux morts vivants. C’était la première grande réception que donnaient les jeunes mariés depuis qu’ils avaient convolé.

Trois des vampires de la reine gardaient l’entrée, en compagnie de trois de leurs homologues de l’Arkansas. Ces derniers portaient tous un uniforme. Homme ou femme, les fidèles vampires de Peter Threadgill arboraient un complet blanc sur une chemise bleue et un gilet rouge. J’ignorais si le roi était très chauvin ou s’il avait choisi ces couleurs parce qu’elles étaient communes au drapeau de l’Arkansas et au drapeau américain, mais ce costume battait tous les records de ringardise, de vulgarité et de laideur. Le comble du mauvais goût. Et Threadgill que j’avais trouvé si soigné dans sa façon de s’habiller ! Cet uniforme était-il une façon de respecter une tradition quelconque dont je n’avais jamais entendu parler ? Seigneur ! Même moi, je m’y connaissais assez, en matière de mode, pour ne pas commettre une erreur pareille.

Quinn a montré aux gardes notre carton d’invitation. Ils n’en ont pas moins appelé... les autorités compétentes, je suppose. Quinn n’avait pas l’air très à son aise. Je l’espérais aussi préoccupé que moi par ces mesures de sécurité un peu extrêmes et par le fait que Peter Threadgill se soit donné tant de mal pour différencier ses fidèles de ceux de la reine. Je repensais au besoin qu’avait ressenti la reine de se justifier, auprès de la vampire envoyée par le roi, après qu’elle était montée s’enfermer dans l’appartement de Hadley avec moi. Je me rappelais son anxiété, quand elle m’avait demandé si j’avais trouvé le fameux bracelet. Je réfléchissais à la présence de vampires des deux camps à l’entrée. Aucun des deux monarques n’estimait son conjoint à même de le protéger. Aucun des deux ne faisait un tant soit peu confiance à l’autre.

On a enfin reçu l’autorisation de franchir le portail, après ce qui m’a paru durer une éternité.

Le parc semblait magnifiquement dessiné et entretenu. En tout cas, il était assurément bien éclairé.

J’ai fini par m’ouvrir de mon inquiétude auprès de mon chauffeur.

— Quinn, il y a quelque chose qui cloche. Qu’est-ce qui se passe ici ? Crois-tu qu’ils nous laisseront repartir ?

Malheureusement, tous mes soupçons semblaient devoir se confirmer. Quinn ne paraissait pas plus optimiste que moi.

— Je n’en sais rien. Mais on est obligés de continuer, maintenant.

J’ai serré ma petite pochette contre moi, en regrettant qu’elle ne contienne rien de plus dangereux qu’un poudrier, un tube de rouge à lèvres et un tampon. Quinn conduisait prudemment dans l’allée sinueuse qui menait à l’entrée du monastère.

Il a tenté de détendre l’atmosphère.

— Qu’est-ce que tu as fait, aujourd’hui, à part te pomponner pour la soirée ?

— J’ai passé tout un tas de coups de fil. Et l’un d’eux s’est révélé payant.

— Des coups de fil ? À qui ?

— À des stations-service. Toutes celles qui se trouvent sur le trajet de La Nouvelle-Orléans à Bon Temps.

Il s’est tourné vers moi pour me dévisager. J’ai pointé le doigt devant moi juste à temps pour qu’il écrase le frein.

Un lion traversait nonchalamment l’allée.

— OK. Qu’est-ce que c’est que ça ? ai-je murmuré. Animal ou changeling ?

Je sentais ma tension monter à vue d’œil.

— Animal.

Oubliez l’idée des chiens montant la garde au pied du mur d’enceinte. J’espérais seulement que ce dernier était assez haut pour empêcher le lion de le franchir en sautant.

On s’est garés devant l’ancien monastère, un énorme bâtiment d’un étage qui n’avait visiblement pas été édifié pour l’apparat mais pour être fonctionnel. C’était donc un édifice dépourvu de tout caractère. Il y avait juste une porte au milieu et de petites fenêtres disposées de part et d’autre, à intervalles réguliers. Pas trop difficile à surveiller : encore une garantie de sécurité.

Devant la porte se trouvaient, de nouveau, six vampires : trois en tenue de soirée – les suceurs de sang de Louisiane, probablement – et trois de l’Arkansas, dans leur uniforme si raffiné.

— C’est purement et simplement hideux, ai-je chuchoté à l’intention de mon voisin.

— Mais facile à repérer, même dans le noir, m’a répondu Quinn d’une voix songeuse, comme s’il était plongé dans de profondes réflexions.

— Oh oh !

J’ai médité là-dessus un instant.

— Oui, oui, oui... Personne ne porterait jamais quelque chose d’aussi voyant, ni volontairement ni accidentellement. Dans aucune circonstance et sous aucun prétexte. À moins qu’il ne soit absolument essentiel de se faire facilement et instantanément identifier.

— Serait-il possible que Peter Threadgill ne soit pas entièrement dévoué à sa chère et tendre épouse ? a persiflé Quinn.

Je n’ai pas pu m’empêcher de glousser, au moment même où deux des trois vampires de Louisiane ouvraient nos portières – avec un si bel ensemble que ça tenait du ballet : ils avaient dû répéter. Mélanie, la vampire que j’avais rencontrée au QG de la reine, m’a tendu la main pour m’aider à descendre et m’a souri. Elle était beaucoup mieux, dans sa jolie robe jaune avec ses sandales à petits talons, que dans son uniforme de garde avec son encombrant équipement du GIGN. Sans son casque, ses cheveux châtain clair tout frisés, coupés très court, accentuaient encore son côté petite femme fragile – priez pour ceux qui s’y laissaient prendre.

Comme je passais devant elle, elle a respiré profondément, en prenant un air inspiré.

— Oh ! Cette divine odeur de fée ! s’est-elle exclamée avec une expression de pure extase. Ça me fait battre le cœur !

Je lui ai tapoté l’épaule en riant. Pour quelqu’un comme Mélanie, qui n’avait plus de cœur depuis belle lurette, c’était quand même faire preuve d’un certain sens de l’humour. Or, en général, les vampires ne sont vraiment pas réputés pour ça. C’est le moins qu’on puisse dire.

— Jolie robe, m’a dit Rasul. Un petit peu osée, peut-être, non ?

— Pas pour moi, est intervenu Chester. Vous êtes vraiment très appétissante dans cette tenue.

Les trois vampires en faction à la porte, ce soir-là, étaient précisément ceux que j’avais rencontrés au QG de la reine. Coïncidence ? Je ne le croyais pas, mais je ne voyais pas non plus ce que ça pouvait bien signifier. Les trois vampires de l’Arkansas assistaient à la scène en silence, suivant cet échange de leur regard froid. Ils n’étaient manifestement pas aussi détendus que leurs homologues de Louisiane.

Il y avait vraiment un truc qui clochait. Mais avec tous ces vampires à l’ouïe super fine partout, impossible de faire le moindre commentaire.

Quinn m’a pris le bras pour franchir le seuil. On s’est alors retrouvés dans un couloir qui semblait faire pratiquement toute la longueur du bâtiment. Une des fidèles vampires de Threadgill se tenait à la porte d’une pièce qui devait faire office de hall de réception.

— Voudriez-vous laisser votre sac ? m’a-t-elle demandé d’un ton sec – manifestement, elle était vexée d’avoir été reléguée au vestiaire.

— Non, merci.

— Puis-je le fouiller ? a-t-elle insisté. Les armes sont interdites dans nos murs.

— Bien sûr que non ! Je n’ai pas d’arme.

— Sookie, est alors intervenu Quinn d’une voix un peu trop douce, du genre de celle que l’on prend quand on est anxieux, tu dois la laisser faire. C’est la procédure habituelle.

Je lui ai lancé un regard noir.

— Tu n’aurais pas pu me le dire ? ai-je rétorqué, cassante.

La vampire s’est emparée de ma pochette d’un air triomphant et l’a retournée sur un plateau. Les quelques objets que j’avais emportés ont cliqueté sur le métal : un poudrier, un rouge à lèvres, un petit tube de colle extraforte, un mouchoir, un billet de dix dollars et un tampon avec applicateur en plastique rigide dans une enveloppe en plastique souple.

Quinn a détourné discrètement les yeux. La vampire, qui avait quitté le monde des vivants bien avant que les femmes ne trimballent ce genre de truc dans leur sac, m’a demandé à quoi ça servait. Elle a simplement hoché la tête quand j’ai achevé mon explication. Elle a tout bien remis en place et m’a rendu ma pochette, avant de nous inviter d’un geste à poursuivre notre chemin. Elle s’était déjà tournée vers les invités qui nous suivaient – un couple de lycanthropes dans la soixantaine – avant même qu’on ait quitté la pièce.

Comme on remontait le couloir, j’ai demandé à Quinn d’une voix étouffée :

— Est-ce qu’on va être encore contrôlés ?

— Je ne crois pas. Je ne vois pas d’autre poste de contrôle.

— Excuse-moi une seconde, je dois me rendre aux toilettes les plus proches.

J’ai essayé de lui faire comprendre, du regard et d’une légère pression de la main que, dans quelques minutes, tout serait rentré dans l’ordre. Quinn n’était manifestement pas content de moi. Il m’a toutefois sagement attendue devant la porte des toilettes pour dames pendant que je me précipitais dans un des box pour procéder à quelques ajustements. Quand je suis ressortie, j’avais jeté l’enveloppe du tampon dans la petite poubelle des toilettes, et le bandage de l’un de mes poignets avait été refait. Ma pochette pesait un peu plus lourd.

La porte située au bout du couloir s’ouvrait sur une immense salle qui correspondait à l’ancien réfectoire des moines. Bien sûr, les murs de pierre et les piliers de soutènement n’avaient pas bougé, mais le reste du décor avait été quelque peu modifié. Le sol avait été doté d’un parquet digne d’une salle de bal, et une estrade surmontée d’un dais avait été dressée près du buffet, pour les musiciens, tandis que sur une autre étaient disposés les trônes de Leurs Majestés.

Où était la reine ? J’ai balayé la salle du regard et j’ai fini par la repérer. Elle se tenait debout, à côté du roi.

Vêtue d’une robe en soie orange à manches longues, elle était absolument fabuleuse. Peter Threadgill était en smoking et, tout autant que son épouse, impressionnait par sa prestance. Fleur de Jade se tenait derrière lui, son épée sanglée dans le dos, bien qu’elle soit en robe du soir – une robe rouge entièrement brodée de paillettes dans laquelle elle était d’ailleurs absolument affreuse. Armé jusqu’aux dents lui aussi, André était à son poste, derrière la reine. Sigebert et Wybert étaient là également, en faction de part et d’autre d’une porte, qui, je suppose, donnait sur les appartements royaux. Les deux barbares avaient l’air aussi mal à l’aise l’un que l’autre dans leur smoking. On aurait dit des ours en escarpins.

Bill était là aussi. Je l’ai aperçu à l’autre bout de la pièce. A sa vue, j’ai été submergée par une telle bouffée de haine que j’en ai frémi.

— Tu as trop de secrets, s’est plaint Quinn, qui avait suivi mon regard.

— Je serai ravie d’en partager quelques-uns avec toi sous peu, lui ai-je promis, tandis qu’on rejoignait la queue de la file d’invités. Au moment de saluer le couple royal, passe devant moi. Tu détourneras l’attention du roi pendant que je parlerai à la reine, d’accord ? Après ça, je te dirai tout.

On est d’abord arrivés devant maître Cataliades. Il devait tenir le rôle de Premier ministre ou de grand chambellan auprès de Sa Majesté, j’imagine.

— Heureuse de vous revoir, maître Cataliades, ai-je dit d’un ton mondain. J’ai une surprise pour vous.

— Vous allez devoir la garder pour plus tard, a-t-il rétorqué avec une cordialité un peu sèche. La reine est sur le point d’ouvrir le bal avec son époux. Et nous sommes tous impatients de voir le présent que le roi lui a fait.

J’ai cherché Diantha du regard. En vain.

— Comment va votre nièce ?

— La seule nièce qu’il me reste est auprès de sa mère, m’a-t-il répondu d’un air sombre.

— C’est bien dommage qu’elle ne soit pas là, ce soir...

Il a scruté mon regard. Une lueur d’intérêt s’est tout à coup allumée dans ses prunelles.

— Vraiment ?

— J’ai entendu dire qu’une personne, qui se trouve dans cette pièce en ce moment, s’est arrêtée pour prendre de l’essence sur la route de Bon Temps, mercredi dernier. Une personne qui portait une longue épée dans le dos. Tenez, laissez-moi mettre ça dans votre poche. Je n’en ai plus besoin.

Quand je me suis écartée de lui pour me tourner vers la reine, j’avais une main sur mon poignet blessé. Le bandage avait disparu.

J’ai tendu ma main droite en direction de la reine, qui s’est sentie obligée de la prendre. J’avais misé sur sa bonne éducation, si je la forçais à respecter la coutume propre aux humains de se serrer la main, et j’étais drôlement soulagée qu’elle s’y soit pliée. Quinn était passé de la reine au roi, et je l’ai entendu dire :

— Je suis persuadé que vous vous souvenez de moi, Votre Majesté. Je dirige l’agence qui s’est chargée de l’organisation de votre mariage. Les fleurs étaient-elles à votre goût ?

Quelque peu stupéfait, Peter Threadgill a tourné ses étranges yeux gris vers Quinn. Fleur de Jade, qui suivait les moindres faits et gestes de son bien-aimé souverain, l’a imité.

M’exhortant au calme (il s’agissait d’agir vite, mais avec des gestes fluides et sans à-coups), j’ai fait glisser ce que contenait ma main gauche sur le poignet de Sa Majesté. Elle n’a pas retiré son bras, mais je crois bien qu’elle y a pensé. Elle a jeté un rapide coup d’œil à son bras pour voir ce que je venais de faire et a fermé les yeux avec un discret soupir de soulagement.

— Oui, ma chère, ce fut une visite des plus agréables, a-t-elle alors babillé au hasard. André l’a beaucoup appréciée, tout comme moi, d’ailleurs.

Elle a jeté un regard par-dessus son épaule. André a saisi le message et a incliné la tête vers moi, en hommage à mes présumés talents au lit. J’étais tellement contente de m’en être si bien sortie que je lui ai adressé un sourire radieux. Il a semblé s’en amuser. La reine a alors légèrement levé le bras pour lui faire signe d’approcher. Sa manche a glissé, et le visage poupin d’André s’est illuminé d’un sourire aussi rayonnant que le mien.

Son attention attirée par le mouvement d’André, Fleur de Jade a suivi son regard. Elle a écarquillé les yeux. Elle était loin de sourire, quant à elle. Bien au contraire : elle semblait folle de rage. Impassible, maître Cataliades gardait les yeux rivés sur l’épée de l’Asiatique.

Quinn a ensuite été congédié par le souverain. Mon tour était venu de présenter mes hommages à Peter Threadgill, roi de l’Arkansas.

— J’ai entendu dire que vous aviez eu des mésaventures dans les marais, hier, m’a-t-il dit d’un ton glacial, mais parfaitement poli.

— Oui, monsieur. Mais tout s’est bien terminé.

— C’est aimable à vous d’être venue. Maintenant que vous avez réglé les affaires de votre cousine, j’imagine que vous retournerez rapidement chez vous.

— Oh, oui ! Aussi vite que possible.

C’était la stricte vérité. J’allais effectivement rentrer au plus vite à Bon Temps... si toutefois je sortais vivante de cette soirée. Or, sur le moment, les chances de m’en tirer ne me paraissaient pas très bonnes. J’avais fait le compte : il y avait dans la salle au moins une vingtaine de vampires affublés du très voyant uniforme tricolore, et à peu près autant de vampires au service de la reine.

Après avoir salué le roi, je me suis éloignée, laissant la place au couple de loups-garous qui était entré après nous. Il me semblait qu’il s’agissait du lieutenant-gouverneur de Louisiane et de sa femme. J’espérais pour eux qu’ils avaient une bonne assurance-vie.

— Alors ? s’est enquis Quinn.

Je l’ai attiré à l’écart, vers l’un des côtés de la pièce, et je l’ai doucement amené à s’adosser au mur pour que je puisse tourner le dos à l’assistance et me protéger des petits curieux assez malins pour lire sur les lèvres.

— Savais-tu que le bracelet de la reine avait disparu ? lui ai-je demandé.

Il a secoué la tête.

— L’un des bracelets que le roi lui avait offerts en cadeau de mariage ? a-t-il demandé, en se baissant pour tromper les éventuels observateurs.

— Oui. Il avait disparu depuis la mort de Hadley.

— Si le roi avait appris que le bracelet avait disparu et s’il avait pu forcer la reine à reconnaître qu’elle l’avait donné à sa maîtresse, il aurait eu de sérieux motifs de divorce.

— Qu’est-ce qu’il y aurait gagné ?

— Qu’est-ce qu’il n’y aurait pas gagné, tu veux dire ! Il s’agit d’une union hiérarchique entre vampires : il n’y a pas plus contraignant. Le contrat de mariage doit faire plus de trente pages.

Je comprenais mieux, maintenant.

Très élégante dans sa robe gris-vert brodée de fleurs argentées, une vampire a alors levé le bras pour attirer l’attention de l’assistance. Peu à peu, les invités se sont tus.

— Sophie-Anne et Peter sont heureux de vous accueillir à la Fête du printemps, a-t-elle déclaré, d’une voix si chantante et si mélodieuse qu’on aurait voulu l’écouter pendant des heures. Ils vous invitent tous à danser, à boire et à vous restaurer, en espérant que vous passerez une excellente soirée. Pour ouvrir le bal, nos hôtes vont exécuter une valse.

Le roi s’est approché de son épouse, prêt à la prendre dans ses bras et, de sa vibrante voix de vampire, a déclaré :

— Chérie, montrez-leur donc les bracelets.

En réponse, Sophie-Anne a souri à la ronde et levé les mains pour faire glisser ses manches le long de ses bras. Une paire de bracelets identiques a scintillé à ses poignets, les deux énormes diamants brillant de mille feux dans la lumière qui tombait des lustres.

Pendant quelques instants, Peter Threadgill est resté figé. Puis il s’est avancé et a pris la main droite de sa femme dans les siennes. Il a examiné un des bracelets, avant de saisir la main gauche de la reine pour examiner l’autre qui, comme le précédent, a passé ce test silencieux sans encombre.

— Merveilleux, a-t-il conclu – et si ses crocs étaient longs comme le pouce, c’était parce que l’excitation qu’il ressentait à proximité de sa magnifique épouse avait provoqué une réaction bien naturelle chez un vampire, cela va de soi. Vous avez mis les deux.

— Bien sûr, lui a répondu Sophie-Anne. Mon chéri, a-t-elle ajouté avec un sourire à peu près aussi sincère que celui de son suspicieux époux.

Et ils se sont envolés gracieusement sur la piste, quoique la fluidité du mouvement ait été légèrement entravée par la façon un peu brusque, m’a-t-il semblé, dont le roi faisait tourner sa cavalière. La colère aurait-elle pris le dessus ? Il avait manigancé tout ce formidable complot, et voilà que je venais tout gâcher... Enfin, heureusement, il ignorait le rôle que j’avais joué dans cette histoire. Il savait seulement que Sophie-Anne s’était débrouillée pour récupérer son bracelet et sauver la face et qu’il n’avait donc plus aucune raison de mettre à exécution le plan qu’il avait échafaudé. Il allait devoir faire machine arrière... ce qui n’allait probablement pas l’empêcher de trouver, sous peu, un autre moyen de renverser la reine.

Quinn et moi nous sommes repliés vers le buffet dressé près de l’un des piliers sud. Derrière la longue table, les serveurs s’activaient, de longs couteaux à découper à la main pour débiter jambons et rôtis. Toasts et petits-fours attendaient les gourmets. Tout ça était très alléchant, mais j’étais bien trop nerveuse pour seulement songer à manger. Quinn est allé me chercher une bière au bar, et je suis restée à regarder le couple royal danser, en attendant que le ciel nous tombe sur la tête.

— Ne forment-ils pas un couple charmant ? m’a demandé une femme très distinguée aux cheveux argentés.

J’ai reconnu la lycanthrope qui se trouvait derrière moi dans la queue, à l’entrée.

— Si, si, un couple parfait, ai-je renchéri.

— Je suis Geneviève Trash, m’a-t-elle dit en me tendant la main. Et voici mon mari, David.

— Enchantée de vous connaître. Je m’appelle Sookie Stackhouse, et voici mon ami John Quinn.

Quinn a semblé surpris. Avais-je deviné son prénom ?

Les deux hommes (le tigre et le loup) se sont serré la main pendant que Geneviève et moi admirions toujours les danseurs.

— Votre robe est vraiment ravissante, a repris Geneviève, avec un accent de vérité dans la voix qui ne permettait pas de douter de sa sincérité. Il faut avoir un corps jeune pour mettre en valeur une si jolie toilette.

— J’apprécie le compliment. À vrai dire, la toilette en question met en valeur un peu trop dudit corps pour que je sois tout à fait à l’aise dedans. Alors, merci de vos encouragements. Je me sens déjà mieux.

— En tout cas, je sais qu’elle plaît beaucoup à votre ami. Tout autant qu’à ce jeune homme, là-bas...

J’ai regardé dans la direction qu’elle m’indiquait d’un discret signe de tête. Bill. Il avait fière allure dans son beau smoking. Mais le seul fait d’être dans la même pièce que lui suffisait à réveiller la douleur tapie en moi.

J’ai préféré changer de sujet.

— Votre mari est le lieutenant-gouverneur de Louisiane, je crois ?

— Absolument.

— Et qu’est-ce que ça fait d’être la femme du lieutenant-gouverneur ?

Elle m’a alors raconté tout un tas d’anecdotes à propos de gens qu’elle avait rencontrés au cours de l’ascension de son mari dans la vie politique.

— Et que fait votre ami ? m’a-t-elle alors demandé, avec ce vif intérêt qui avait dû être bien utile à son époux pour gravir les échelons.

— Il est organisateur d’événements, lui ai-je répondu, après une seconde d’hésitation.

— Oh ! C’est passionnant ! Et vous-même ? Vous travaillez ?

— Oui, madame. Je suis serveuse.

Un peu déstabilisant pour la femme d’un homme politique, peut-être. Mais elle m’a adressé un large sourire.

— Vous êtes la première que je rencontre, m’a-t-elle avoué gaiement.

— Et vous êtes la première femme de lieutenant-gouverneur que je rencontre.

Ça nous a fait rire. Maintenant que j’avais discuté avec elle, elle m’était devenue sympathique, et je me sentais une responsabilité envers elle. Pendant ce temps, Quinn et David bavardaient gentiment de leur côté. Ils parlaient pêche, je crois.

Je me suis jetée à l’eau.

— Madame Trash, je sais que vous êtes une lycanthrope et donc une dure à cuire, mais laissez-moi vous donner un petit conseil.

Elle m’a regardée avec perplexité.

— Ce conseil vaut de l’or, madame, ai-je insisté.

Elle a haussé les sourcils.

— D’accord, a-t-elle acquiescé avec circonspection. Je vous écoute.

— Il va se passer quelque chose de pas très joli, d’ici peu de temps. Quelque chose de si moche que beaucoup de gens présents ce soir pourraient y laisser la vie. Cela dit, vous pouvez rester et vous amuser jusqu’à ce que ça se produise. Et vous vous demanderez alors pourquoi vous ne m’avez pas écoutée. Vous pouvez aussi partir maintenant, en prétendant que vous vous sentez mal et, par la même occasion, vous épargner bien des malheurs.

Elle me dévisageait intensément. Je pouvais l’entendre se demander intérieurement si elle devait me prendre au sérieux. Je n’avais pas l’air d’une excentrique, ni d’une folle. Je ressemblais plutôt à une jolie jeune femme on ne peut plus normale, flanquée d’un sacré beau cavalier.

— Tenteriez-vous de me faire peur ? s’est-elle alarmée.

— Non, madame. J’essaie seulement de sauver votre peau.

— Nous allons d’abord danser un peu, a-t-elle finalement décrété, sa décision prise. David, mon cœur, allons faire un petit tour de piste, puis nous nous excuserons, veux-tu ? Je sens arriver la plus épouvantable migraine qui se puisse imaginer.

David a obligeamment interrompu sa conversation avec Quinn pour entraîner sa femme sur le parquet ciré, où tous deux se sont mis à valser aux côtés du couple royal.

J’ai commencé à souffler un peu et... à me relâcher. Mais un seul regard de Quinn a suffi pour que je me redresse.

— J’adore cette robe, m’a-t-il dit avec emphase. Tu danses ?

— Tu sais valser ?

— Oui, m’dame.

Il ne m’a pas retourné la question. En fait, ça faisait déjà un moment que j’étudiais attentivement les pas de la reine. J’aime danser – je ne sais pas chanter, mais je raffole de la danse. Je me suis dit que je devrais bien arriver à valser, même si je n’avais jamais essayé.

C’était génial d’être dans les bras de Quinn, de tourner avec lui sur la piste avec une telle aisance, une telle grâce. Pendant un moment, j’en ai tout oublié. Je me suis juste contentée de le regarder, avec, au fond de moi, cette émotion que ressentent toutes les filles qui dansent avec l’élu – celui avec lequel elles espèrent bien, tôt ou tard, faire l’amour. Le simple contact des doigts de Quinn dans mon dos dénudé me mettait au supplice. Je brûlais d’impatience.

Apparemment, on était sur la même longueur d’onde.

— Tôt ou tard, m’a-t-il dit à ce moment-là, on va se retrouver tous les deux dans une chambre, sans téléphone, avec un lit et une porte qui ferme à clé.

Je lui ai souri, tout en repérant du coin de l’œil les Trash qui se faufilaient vers la sortie. J’espérais qu’on leur avait avancé leur voiture. Telle a été ma dernière pensée cohérente, parce que, après ça, je n’ai plus eu le temps de réfléchir du tout.

J’ai vu une tête passer derrière l’épaule de Quinn. Elle volait trop vite pour que j’aie le temps de mettre un nom dessus, mais le visage m’a paru familier. Une giclée de sang faisait une sorte de voie lactée rouge dans son sillage.

J’ai émis un drôle de bruit. Ce n’était ni un cri ni un hoquet de stupeur, plutôt un truc comme « Hiiirk ! ».

Les musiciens continuaient à jouer, mais Quinn s’est arrêté net. Il a balayé les alentours du regard pour essayer d’analyser la situation et voir quelle stratégie adopter pour nous sortir de là. J’avais cru ne pas prendre de risques en m’accordant une petite danse, mais je regrettais maintenant qu’on ne soit pas partis avec le couple de lycanthropes. Quinn a commencé à m’attirer vers le côté de la salle.

— Dos au mur, m’a-t-il ordonné.

J’ai hoché la tête : de cette façon, on pourrait voir d’où venait le danger. Mais quelqu’un nous a heurtés de plein fouet, et on a été séparés.

Ça criait de partout, ça bougeait dans tous les sens. Les cris provenaient des lycanthropes et autres Cess qui avaient été invités à la soirée, et le remue-ménage était essentiellement le fait des vampires qui cherchaient leurs alliés dans la panique générale. C’est à ce moment-là que l’horrible uniforme des partisans du roi a révélé son utilité : identifier immédiatement ceux qui étaient du côté de Peter Threadgill devenait d’une simplicité enfantine. Évidemment, pour qui n’aimait ni le roi ni ses sbires, ça faisait aussi d’eux des cibles rêvées.

Un long vampire noir tout mince avec des dreadlocks brandissait un cimeterre dont la lame incurvée était couverte de sang : c’était sans nul doute le coupeur de tête. Il portait l’affreux costume tricolore. C’était donc quelqu’un que je préférais éviter. Si j’avais quelques alliés dans la place, ce n’étaient certainement pas les vampires qui étaient au service de Peter Threadgill. Je m’étais planquée derrière un des piliers, à l’extrémité ouest de l’ancien réfectoire, et j’essayais de trouver le plus sûr chemin vers la sortie quand mon pied a buté sur quelque chose qui a remué. J’ai baissé les yeux et découvert... la tête de Wybert. Pendant un quart de seconde, j’ai cru qu’il allait parler ou bouger les yeux. Mais, quelle que soit l’espèce à laquelle on appartient, c’est assez radical, comme méthode, la décapitation.

J’ai laissé échapper un petit gémissement plaintif. Puis je me suis dit que je ferais mieux de me ressaisir vite fait si je n’avais pas envie de finir comme Wybert.

La bagarre avait éclaté dans tous les coins de la salle. Je n’avais pas vu l’incident déclencheur, mais, probablement sous quelque fumeux prétexte, le vampire noir avait attaqué Wybert et lui avait tranché la tête. Dans la mesure où Wybert était un des gardes du corps de la reine de Louisiane et où Dreadlocks était au service du roi de l’Arkansas, cette décapitation constituait une sorte de déclaration de guerre.

André et Sophie-Anne se tenaient dos à dos, au milieu de la piste de danse. André tenait un pistolet dans une main et une dague dans l’autre. La reine s’était emparée d’un des couteaux à découper du buffet. Ils étaient cernés de costumes blancs formant un cercle infrangible : quand l’un d’eux tombait, un autre prenait sa place. Sigebert, quant à lui, avait grimpé sur l’estrade des musiciens et était lui aussi assiégé. L’orchestre, composé pour partie de changelings et pour partie de vampires, s’était divisé en deux clans, suivant la race de chacun. Certains se lançaient dans la bataille, tandis que les autres prenaient leurs jambes à leur cou. Ceux qui essayaient de ficher le camp de cet enfer bloquaient la porte qui donnait sur le long couloir, provoquant un infranchissable embouteillage.

Le roi subissait les attaques de mes trois amis : Rasul, Chester et Mélanie. J’ai regardé derrière lui, persuadée de trouver Fleur de Jade à son poste. Mais la fine lame asiatique avait déjà ses propres problèmes à régler. J’ai été ravie de constater que maître Cataliades faisait de son mieux pour... eh bien, il semblait faire tout son possible pour essayer de l’atteindre. Mais elle parait toutes ses tentatives avec sa longue épée – l’épée qui avait sectionné Magnolia en deux –, et aucun des deux combattants ne paraissait prêt à renoncer avant longtemps.

Soudain, j’ai été projetée au sol, si violemment que j’en ai eu le souffle coupé. Je me suis débattue avec, pour tout résultat, de me retrouver les deux mains immobilisées. J’étais littéralement écrasée sous un grand corps lourd.

— Je te tiens ! m’a dit Eric.

— Bon sang ! Mais qu’est-ce que tu crois être en train de faire, là ?

— Je te protège.

Exalté par l’excitation du combat, il souriait de toutes ses dents, et ses beaux yeux bleus étincelaient comme des saphirs. Éric adorait se battre.

— Je ne vois personne en train de m’attaquer, lui ai-je fait remarquer. Et j’ai l’impression que la reine a autrement besoin de toi que moi. Mais j’apprécie le geste.

Emporté par son élan, Éric m’a embrassée – un long et profond baiser –, puis il a ramassé la tête de Wybert.

— Je roule pour les vampires de Louisiane ! s’est-il exclamé joyeusement, avant de balancer ce truc répugnant avec une telle précision et une telle force qu’il a littéralement arraché à Dreadlocks son épée des mains.

D’un gigantesque bond, Éric s’est jeté sur le vampire noir et a abattu l’épée sur son propriétaire avec une violence fatale. Poussant alors un cri de guerre qui n’avait pas dû résonner sur cette terre depuis plus de mille ans, Éric a attaqué le cercle blanc qui emprisonnait la reine et André.

Un changeling qui tentait de trouver une autre issue que la sortie principale m’a bousculée si violemment qu’il a réussi à me déloger de ma position relativement sûre. Et puis, il y a soudain eu trop de gens entre le pilier et moi pour que je puisse y retourner. Impossible de faire demi-tour. Enfer et damnation ! J’ai aperçu alors la porte que les frères Bert avaient gardée. Elle se trouvait de l’autre côté de la salle, mais c’était la seule voie encore libre. Tout chemin qui permettait de sortir de là étant le bon chemin, j’ai commencé à raser les murs pour l’atteindre.

Brusquement, un des uniformes blancs a surgi devant moi.

— Stop ! a-t-il braillé.

C’était un jeune vampire, ça se voyait. Tous les indices y étaient. Ce vampire-là avait connu les agréments de la vie moderne : ses dents parfaitement droites avaient été redressées par un appareil dentaire, et il était grand et doté d’une robuste constitution, résultat des apports d’une alimentation équilibrée.

— Regarde ! lui ai-je lancé, en repoussant un côté de mon décolleté.

Dieu merci, il a obéi, et j’en ai profité pour lui flanquer un coup dans les valseuses, si fort que j’ai bien cru qu’elles allaient lui ressortir par la bouche. C’est le genre de truc qui vous met un homme par terre, ça, surnaturel ou pas. Ce type-là n’a pas fait exception à la règle. Je l’ai contourné en vitesse pour rejoindre le mur est, là où se trouvait la fameuse porte.

Il ne me restait plus qu’environ un mètre à parcourir quand une main s’est refermée sur ma cheville, me faisant perdre l’équilibre. J’ai glissé sur un truc visqueux et je me suis retrouvée à genoux dans une mare de sang. Du sang de vampire, ça se voyait à la couleur.

— Chienne ! a craché Fleur de Jade. Traînée !

Elle a commencé à me tirer à elle comme on tire sur une corde : une main après l’autre. Elle ne pouvait pas se lever pour me couper en deux comme elle l’avait fait avec Magnolia parce qu’elle n’avait plus qu’une jambe. J’ai failli vomir quand j’ai vu ça, mais je me suis rapidement sentie plus préoccupée par la façon dont je pourrais bien lui échapper que par sa condition d’unijambiste. J’ai essayé de freiner ma progression vers ses longs crocs acérés, tentant de trouver un point d’appui pour faire levier avec mes genoux, mais en vain.

Finalement, j’ai projeté la main en avant et j’ai réussi à me cramponner au chambranle de la porte. J’ai tiré en sens inverse, encore et encore. J’y ai mis toutes mes forces. Mais j’avais beau lutter, impossible de me libérer. Je sentais même l’emprise de la maudite Asiatique se resserrer, ses doigts s’enfonçant dans ma chair pour me broyer. Si ça continuait, elle allait me briser les os et je ne pourrais plus marcher.

De mon pied libre, je lui ai alors balancé des coups en pleine tête, encore et encore. Elle saignait du nez, elle avait les lèvres éclatées, mais elle ne lâchait pas prise. Je ne pense pas qu’elle ait même senti quoi que ce soit.

C’est alors que Bill s’est littéralement jeté sur elle, avec une telle force qu’il aurait pu lui briser la colonne vertébrale. La main qui me broyait la cheville s’est un peu desserrée. Je me suis libérée d’un dernier coup de pied et me suis relevée tant bien que mal, pendant que Bill brandissait au-dessus de Fleur de Jade un couteau très semblable à celui que j’avais vu dans la main de la reine. Il l’a abattu sur le cou de sa rivale, une fois, deux fois, trois fois. Puis la tête a roulé, et il m’a regardée.

Il ne m’a rien dit. Il m’a juste adressé un long regard noir, avant de se redresser et de s’éloigner. Bon sang ! J’avais intérêt à ficher le camp d’ici, moi ! Et tout de suite !

Les appartements de la reine étaient plongés dans l’obscurité. Oh oh ! Mauvais signe, ça. Qui pouvait savoir ce qui se cachait, tapi dans le noir ?

Il devait forcément y avoir une sortie quelque part. La reine ne se serait pas laissé coincer comme ça. Elle avait forcément prévu une issue. Et si je me souvenais bien de l’orientation du bâtiment, il me fallait simplement marcher droit devant moi pour l’atteindre.

J’ai pris mon courage à deux mains et je me suis mise en route. J’ai traversé une première pièce – un salon, apparemment – avant de me retrouver dans ce qui devait être la chambre de la reine. L’ombre d’un mouvement furtif a immédiatement réactivé mon signal d’alarme. Une bouffée de terreur s’est emparée de moi, et j’ai cherché l’interrupteur à tâtons. Quand je l’ai actionné, j’ai découvert que j’étais dans la même pièce que Peter Threadgill, lequel se trouvait face à André. Un lit les séparait, et sur ce lit était couchée la reine. Elle était grièvement blessée. André n’avait pas sa dague, mais, après tout, Peter Threadgill non plus. Cependant, André avait un pistolet, et quand j’ai allumé la lumière, il a tiré sur le roi. Deux fois.

Il y avait une porte de l’autre côté du corps de Peter Threadgill. Elle devait donner sur le parc, j’en étais sûre. J’ai commencé à me faufiler à travers la pièce, le dos au mur. Personne ne semblait faire attention à moi.

— André, si tu le tues, je vais devoir payer une amende colossale, lui a calmement fait observer la reine.

Elle se tenait le flanc, et sa belle robe orange était toute mouillée. Une large tache de sang la maculait.

— Cela n’en vaudrait-il pas la peine ?

La reine a observé un long silence songeur. Pendant ce temps, j’ai bien dû ouvrir au moins six verrous.

— Tout bien considéré, si, a-t-elle finalement répondu. Après tout, il n’y a pas que l’argent dans la vie.

— Oh ! Parfait, s’est joyeusement exclamé André en levant son pistolet.

Il avait également un pieu dans l’autre main. Je ne me suis pas attardée pour assister à l’exécution.

J’ai entrepris de traverser la pelouse avec mes hauts talons. Si stupéfiant que ça puisse paraître, mes sandales de bal étaient intactes. En fait, elles étaient même en bien meilleur état que ma cheville, que Fleur de Jade avait salement esquintée. Je n’avais pas fait dix pas que je boitais déjà.

— Attention au lion ! m’a crié la reine.

Je me suis retournée. André sortait du bâtiment, la reine blessée dans ses bras. Je me suis demandé de quel côté se trouvait le fauve.

Pas la peine de chercher : il était juste devant moi ! Il n’y avait pas une seconde, la voie était libre, et voilà maintenant qu’un lion me barrait la route ! Les lumières extérieures avaient été éteintes et, à la lueur du clair de lune, la bête était si belle et si terrifiante que j’en ai eu le souffle coupé.

Elle a rugi faiblement. Un son grave, sourd et guttural.

— Va-t’en !

Je n’avais absolument rien pour combattre un lion et j’étais à bout de forces.

— Va-t’en, ai-je lamentablement répété, un soupçon d’hystérie dans la voix. Fiche le camp d’ici !

Le fauve est allé se cacher dans les buissons.

Euh... c’était une réaction typique, chez un lion, ça ? Ça m’aurait étonnée. Mais peut-être avait-il senti le tigre arriver : une ou deux secondes plus tard, Quinn est apparu, tel quelque animal fabuleux surgi d’un rêve. Il est venu frotter sa grosse tête contre ma hanche, et c’est côte à côte que nous nous sommes dirigés vers le mur d’enceinte. André a délicatement déposé Sa Majesté à terre, puis, d’un bond prodigieux, s’est juché au sommet du mur avec une déconcertante facilité. Pour sa vénérée souveraine, il a écarté les barbelés, les mains à peine protégées par sa veste déchirée. Puis il est redescendu et, avec mille précautions, a soulevé la blessée. C’est ainsi chargé qu’il a pris son élan pour sauter par-dessus le mur.

— Je ne peux pas faire ça, moi, ai-je grommelé (même moi, je me suis trouvée grincheuse). Est-ce que je peux monter sur ton dos ? J’enlèverai mes talons.

Quinn s’est approché du mur, pendant que j’enfilais mes chaussures par la bride, comme des bracelets, pour les porter à mon bras. Je craignais certes de faire mal au tigre en lui imposant un tel fardeau, mais je voulais aussi sortir de là à tout prix. Alors, je me suis perchée sur le dos du fauve et j’ai finalement réussi à me hisser au sommet du mur. Quand j’ai regardé de l’autre côté, le trottoir m’a semblé un peu loin. Très loin, même.

Mais après tout ce que j’avais dû affronter au cours de la soirée, je n’allais quand même pas me laisser abattre par quelques malheureux mètres à sauter. Je me suis pourtant assise sur le mur et, pendant un bon moment, je suis restée là, paralysée, absolument incapable de bouger, sans cesser de me répéter que j’étais la dernière des idiotes. Puis je me suis retournée d’un coup de reins pour me retrouver sur le ventre et je me suis laissée glisser aussi loin que possible à bout de bras.

Enfin, j’ai crié : « Un, deux, trois ! » et j’ai tout lâché.

Pendant quelques minutes, je suis demeurée allongée, immobile, à moitié sonnée, les seins à l’air, les cheveux dans les yeux, mes chaussures au bras, avec un superbe tigre du Bengale en train de me lécher la joue (Quinn avait franchi le mur d’enceinte sans aucune difficulté, bien sûr).

— Vu qu’on va rentrer à pied, je me demande s’il vaut mieux que tu gardes ta forme de tigre ou que tu redeviennes humain, sachant que tu seras à poil, ai-je dit au tigre. Dans un cas comme dans l’autre, tu vas attirer l’attention. Si tu veux mon avis, tu risques de te faire plus facilement tirer dessus en restant un tigre.

— La question ne se pose pas, a décrété une voix.

André se tenait au-dessus de moi.

— J’ai pu récupérer la limousine royale, a-t-il enchaîné, et nous pouvons vous emmener où vous le souhaitez.

— C’est drôlement sympa de votre part, ai-je répondu, pendant que Quinn reprenait forme humaine.

— Sa Majesté se sent redevable, m’a expliqué André.

— Je ne vois pas de quoi. Après tout, même si je n’avais pas retrouvé le bracelet, le roi aurait...

— Déclenché les hostilités, a reconnu André en me tendant la main pour m’aider à me relever.

Il s’est alors penché et, d’un geste distrait, a recouvert mes seins des étroites bandes de mousseline bleu-vert qui me tenaient lieu de bustier.

— Mais il aurait accusé la reine de ne pas avoir respecté la clause du contrat qui stipule que tous les présents offerts à l’autre, étant des gages du mariage, doivent être précieusement conservés et révérés comme tels. Il aurait attaqué la reine en justice, et elle aurait pratiquement tout perdu. Elle aurait été déshonorée. Il était prêt à agir d’une façon ou d’une autre, mais quand la reine a montré qu’elle portait le second bracelet, il a été obligé d’opter pour la violence. Ra Shawn a mis le feu aux poudres en décapitant Wybert parce qu’il l’avait bousculé.

Dreadlocks devait s’appeler Ra Shawn, en fin de compte.

Franchement, je n’avais pas tout compris. Mais j’étais sûre que Quinn pourrait tout m’expliquer lorsque j’aurais un peu plus de neurones disponibles à consacrer à ce genre d’information.

— Il a été tellement déçu quand il a vu qu’elle avait le bracelet ! s’est exclamé André, aux anges. Et il a eu beau vérifier, c’était bien le bon !

Il m’a aidée à monter dans la limousine.

— Où était-il, finalement ? m’a demandé la reine d’une voix faible.

Elle était allongée sur une des banquettes. Elle ne saignait plus, et seule la façon dont elle pinçait les lèvres laissait deviner à quel point elle souffrait.

— Dans la boîte de café qui paraissait n’avoir jamais été entamée. Hadley était vraiment adroite de ses mains. Elle l’avait ouverte très soigneusement, avait glissé le bracelet dedans et avait refermé le couvercle avec de la colle.

Il y aurait eu encore plein d’autres trucs à lui raconter – sur maître Cataliades, Magnolia et Fleur de Jade, notamment –, mais j’étais tout bonnement trop épuisée pour jouer les services de renseignements.

— Comment avez-vous réussi à tromper le service de contrôle ? s’est-elle étonnée. Je suis persuadée que cette mesure de fouille systématique avait été expressément imposée pour trouver le bracelet.

— Je le portais sous mon bandage. Comme le diamant dépassait, j’avais été obligée de le faire sauter et je l’avais introduit dans l’applicateur de mon tampon. La vampire qui pratiquait la fouille n’a pas pensé à ôter l’emballage. Et puis, de toute façon, elle ne savait pas exactement à quoi un tampon était censé ressembler. Normal, quand ça fait des siècles qu’on n’a pas eu ses règles.

— Mais quand vous me l’avez donné, le bracelet était intact...

— Oh ! Une fois ma pochette fouillée, je suis allée m’enfermer dans les toilettes. J’avais un petit tube de colle extraforte dans mon sac.

Pendant un instant, la reine a semblé ne plus savoir quoi dire.

— Merci, a-t-elle finalement soufflé.

En tenue d’Adam, Quinn était monté à l’arrière avec nous, et je me suis blottie contre lui. André s’est installé au volant, et la limousine s’est éloignée.

Quand André nous a déposés dans la cour de l’immeuble, Amélia était assise sur une de ses chaises de jardin, un verre de vin à la main. En nous voyant descendre de voiture, Quinn et moi, elle a posé son verre par terre avec précaution et nous a examinés des pieds à la tête.

— Bon. D’accord. Euh... on réagit comment, dans ces cas-là ? a-t-elle finalement lâché.

Le luxueux véhicule est ressorti sans bruit – André emmenait la reine vers quelque mystérieux refuge où elle serait en sécurité. Je ne lui avais pas demandé où. Je ne voulais pas le savoir.

— Je vous raconterai tout demain, ai-je promis à Amélia. Le camion de déménagement arrivera dans l’après-midi, et la reine m’a assuré qu’une équipe serait là pour s’occuper du chargement et du transport. Il faut que je rentre à Bon Temps.

— Il y a tant de trucs que ça qui vous attendent, là-bas ? s’est étonnée Amélia, alors que Quinn et moi gravissions péniblement les marches.

— Eh bien, je dois aller à tout un tas de mariages. Et puis, il faut bien que je retourne travailler.

— Vous n’auriez pas une chambre d’amis qui ne sert à rien, par hasard ?

Je me suis arrêtée au milieu de l’escalier.

— Ça se pourrait. Pourquoi ? Vous en auriez besoin ?

C’était difficile à dire, dans la pénombre, mais Amélia m’a paru un peu mal à l’aise, tout à coup.

— Eh bien, j’ai voulu tenter quelque chose de nouveau sur Bob, et... ça ne s’est pas tout à fait passé comme prévu.

— Où est-il ? À l’hôpital ?

— Non, non. Il est juste là.

Elle me montrait du doigt un nain de jardin.

— C’est une blague, j’espère ?

— Oui, c’est une blague. Voici Bob.

Elle s’est penchée pour prendre dans ses bras un gros chat noir à poitrail blanc qui s’était niché dans une jardinière vide. Je ne l’avais même pas vu.

— Est-ce qu’il n’est pas mignon ? a-t-elle ronronné.

— Un amour. Eh bien, emmenez-le. Ça tombe bien, j’ai toujours adoré les chats.

— Heureux de te l’entendre dire, bébé, est alors intervenu Quinn. J’étais justement trop fatigué pour reprendre complètement forme humaine.

Pour la première fois, je l’ai vraiment regardé.

Il avait une queue.

— Alors là, tu dors sur le tapis ! me suis-je exclamée.

— Oh ! Bébé !

— Je suis sérieuse. Demain, tu seras redevenu un homme normal, non ?

— Bien sûr. Mais je me suis transformé trop souvent, ces derniers temps. J’ai juste besoin d’un peu de repos.

— On se voit demain, Sookie, a alors lancé Amélia, avant de rentrer chez elle. J’ai hâte de connaître Bon Temps !

— C’est fou ce qu’on va s’amuser, ai-je soupiré en montant à pas lourds le reste de l’escalier, bien contente d’avoir pensé à garder la clé de l’appartement sur moi, cachée dans mes sous-vêtements.

Quinn était trop épuisé pour s’intéresser aux manœuvres de récupération de ladite clé. J’ai laissé retomber ma robe et j’ai déverrouillé la porte d’entrée.

— Ouais, ça va être génial, ai-je marmonné en sentant la fatigue me tomber dessus comme une chape de plomb.

J’avais déjà pris ma douche et Quinn prenait la sienne quand j’ai entendu des coups hésitants frappés à la porte. Je suis allée ouvrir à contrecœur.

Toute pâleur cadavérique mise à part, Bill avait plutôt bonne mine pour quelqu’un qui venait quand même de participer à une bataille quelque peu sanglante. Il ne remettrait jamais ce smoking, mais il ne saignait pas, et quelles qu’elles aient été, ses blessures – s’il en avait reçu – s’étaient déjà refermées.

— Il faut que je te parle.

Sa voix était si calme, si faible qu’au lieu de le flanquer à la porte, je suis sortie dans le couloir pour aller m’asseoir sur le balcon. Il est venu s’installer à côté de moi.

— Il faut que tu me laisses te le dire au moins une fois : je t’aimais. Je t’aime toujours.

Je levais déjà la main.

— Non, a-t-il protesté, laisse-moi finir. C’est la reine qui m’a envoyé à Bon Temps, c’est vrai. Mais quand je t’ai rencontrée... quand j’ai appris à te connaître... je t’ai vraiment... vraiment aimée.

Combien de temps après qu’il m’avait mise dans son lit ce prétendu amour avait-il subitement jailli ? Et comment pouvais-je le croire, alors qu’il m’avait toujours si habilement menti ?

— J’ai risqué ma vie pour toi, lui ai-je rappelé, mes mots sortant de ma bouche avec un débit de mitraillette. Pour toi, j’ai donné à Eric un empire éternel sur moi, quand j’ai pris son sang. J’ai tué pour toi... Et pour moi, c’est quelque chose de grave, même si c’est monnaie courante, pour un vampire. Je ne sais pas si je pourrai jamais te pardonner.

Je me suis levée, lentement, péniblement et, à mon grand soulagement, Bill n’a pas fait l’erreur d’essayer de m’aider.

— Tu m’as sans doute sauvé la vie, ce soir, ai-je reconnu en baissant les yeux vers lui. Et je t’en remercie. Mais ne reviens plus jamais Chez Merlotte, ne rôde plus autour de chez moi et ne fais plus rien pour moi. Je ne veux plus te revoir.

— Mais je t’aime, a-t-il répété avec l’obstination d’un gamin de cinq ans, comme si c’était une vérité si indéniable, si stupéfiante que je ne pouvais que le croire.

Certes, je l’avais cru. Et regardez où ça m’avait menée !

— Ces mots n’ont rien d’une formule magique, Bill. Ils ne vont pas t’ouvrir mon cœur.

Bill avait plus de cent trente ans, mais à ce moment-là, je me sentais aussi vieille que lui et largement de taille à rivaliser avec lui. Je me suis traînée à l’intérieur, j’ai fermé la porte derrière moi, j’ai mis le verrou et je me suis dirigée vers la chambre.

Quinn était en train de se sécher. Il s’est retourné pour me présenter ses fesses musclées.

— Plus de fourrure, m’a-t-il fait remarquer. J’ai le droit de partager le lit ?

— Oui, ai-je murmuré en rampant sous les couvertures.

Il s’est couché de l’autre côté. En moins de trente secondes, il dormait. Au bout de deux ou trois minutes, je me suis rapprochée de lui pour poser la tête sur sa poitrine.

Et j’ai écouté les battements de son cœur.

La reine des vampires
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